La visibilité des revues en libre accès n’est qu’un problème temporaire.

13 décembre 2004

Directeur de recherche au laboratoire d’océanographie du CNRS de Villefranche-sur-mer (Diversité, Biogéochimie et Écologie microbienne planctonique) et président de la division biogeosciences de l’European Geosciences Union (EGU), Jean-Pierre Gattuso est également co-éditeur en chef de Biogeosciences, revue scientifique fondée sur le modèle du libre accès  .

Question : Depuis février dernier, vous avez pris la responsabilité éditoriale de Biogeosciences, revue scientifique en libre accès   lancée à l’initiative de l’European Geosciences Union. Qu’est-ce qui vous a amené à choisir ce modèle particulier de diffusion où l’auteur contribue au coût de publication, modèle par ailleurs déjà expérimenté à travers une précédente publication de l’EGU, Atmospheric Chemistry and Physics ?

Jean-Pierre Gattuso : Le modèle open-access soutenu par une contribution financière des auteurs m’apparaît la meilleure façon d’assurer une dissémination maximale des résultats. Le moment est venu de nous désengager du modèle de publication traditionnel qui est coûteux et inefficace. L’argent public est utilisé à plusieurs reprises lors de ce processus. En premier lieu pour financer les recherches (salaires, infrastructures, équipement et consommables), puis pour couvrir le salaire des éditeurs et des reviewers et enfin pour permettre à nos bibliothèques d’avoir accès, à un coût qui augmente de manière insupportable chaque année, aux publications résultant de recherches financées originellement par l’argent public. Le modèle que nous voulons promouvoir permet de résoudre un certain nombre de problèmes : suppression de la barrière de diffusion vers nos collègues de pays en voie de développement (voir le site de l’INASP-International Network for the Availability of Scientific Publications) et réduction des coûts. Il faut bien entendu que la contribution financière demandée aux auteurs soit modeste, ce qui est le cas pour Biogeosciences : 20 à 22 euros par page publiée, sans supplément pour la couleur et informations supplémentaires.

Le processus de review adopté par Biogeosciences est également innovant car il implique non seulement des experts mais également toute la communauté. Il est par ailleurs totalement transparent (tous les commentaires ainsi que la réponse des auteurs sont publiés).

Q : Comment cette initiative a-t-elle été accueillie au sein de votre communauté ? Et quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

J-P G : L’accueil a été excellent. Nous avons reçu 33 soumissions depuis le mois d’avril dernier et 8 d’entre elles sont actuellement publiées. Le bilan provisoire nous satisfait donc totalement.

Q : L’actuel débat entourant la question du libre accès à l’information scientifique - qu’il soit question d’archives institutionnelles ou de revues fondées sur le modèle de Biogeosciences - soulève certaines interrogations du côté des chercheurs. La principale concerne directement la visibilité   des travaux publiés. Quels sont vos commentaires à ce sujet ?

J-P G : La visibilité n’est qu’un problème temporaire. Un délai de quelques mois est nécessaire avant qu’une nouvelle revue soit indexée par les bases de données telle que Web of Science. Dans le cas de Biogeosciences, cela sera fait début 2005. Par ailleurs, le développement de nouveaux outils comme Google Scholar assure une visibilité totale à tous les travaux. Je souligne aussi que Biogeosciences est publié sous un copyright   Creative Commons. Les auteurs gardent donc un contrôle total de leur article qu’ils peuvent diffuser comme ils l’entendent (site web, email...) dès lors que le document original n’est pas modifié.

Je souhaite enfin mentionner la question du facteur d’impact   qui est devenu très important dans les processus de recrutement et d’évaluation des chercheurs. Le mode de calcul de ce facteur a pour conséquence qu’il ne peut être calculé que dans un délai de deux ans à compter de la date d’indexation de la nouvelle revue par ISI. Il est possible que cela freine un peu certains jeunes auteurs mais nous estimons que cette réaction a une importance tout à fait mineure car elle est balancée par un processus d’évaluation, d’édition et de publication très rapide (121 jours en moyenne entre la date de soumission et la date de publication). Les doctorants et postdoc trouvent cette formule attrayante.

Q : L’autre interrogation porte sur le processus d’évaluation des travaux ainsi publiés. Pendant 4 ans, vous avez été membre du Comité National de la Recherche Scientifique. Quelle appréciation portez-vous vis-à-vis de ces nouveaux modèles de diffusion des résultats scientifiques ?

J-P G : Mon mandat   au Comité national s’est terminé en juin dernier. Le facteur d’impact des revues était pris en compte dans les critères d’évaluation, ce qui a pu désavantager un peu les nouvelles revues en accès libre puisque la plupart d’entre elles n’en ont pas encore un. Mes collègues ne se laissaient cependant pas enfermer dans une évaluation purement bibliométrique et comprenaient l’intérêt de ces périodiques. Je crois que chacun d’entre nous doit faire passer ce message auprès de ses instances d’évaluation. Je suis convaincu qu’elles soutiendront ce modèle de publication.

Q : D’abord décrié, le modèle du libre accès semble aujourd’hui faire des émules, y compris du côté de grands groupes d’édition (en particulier vis à vis des récentes déclarations de M. Derk Haank de Springer). Comment envisagez-vous l’évolution de ce mouvement dans les prochaines années ?

J-P G : Il me semble que les grands groupes n’ont pas d’autre choix que de proposer de nouveaux services à leurs clients pour rester attractifs. Ce n’est pas le modèle que je soutiens car, comme je vous le disais tout à l’heure, je crois que les scientifiques et la collectivité ont tout intérêt à reprendre en partie le contrôle des périodiques. Beaucoup de sociétés savantes ont déjà joué un rôle important dans les revues scientifiques. Elles ont le potentiel de renforcer ce rôle. Par ailleurs, il n’est pas exclu que les grands groupes d’édition se désengagent de la publication scientifique s’ils ne parviennent pas à maintenir une rentabilité jugée satisfaisante par leurs actionnaires. Notre communauté doit se préparer à cette éventualité.