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La tendance générale est une ouverture sur le libre accès, mais la difficulté reste d’équilibrer le modèle économique tout en conservant les services et la qualité actuelle

16 avril 2013

Dans le cadre du réseau Médici (métiers de l’édition scientifique publique), ont été mis en place des groupes de travail, dont un sur les « Fonctions et métiers de l’édition scientifique publique ». Dans ce groupe sont élaborées différentes fiches de synthèse, dont une dédiée au libre accès.
En lien avec cette fiche, le groupe recueille des témoignages pour illustrer les pratiques du libre accès   par les acteurs de l’édition.

C’est dans ce contexte que Madame Agnès Henri, directrice éditoriale d’EDP Sciences, a été interviewée par Clotilde Roussel et Thérèse Hameau, membres du groupe de travail, .

Question : Avant d’entrer dans le vif du sujet sur le libre accès  , pouvez-vous présenter EDP Sciences ?

Agnès Henri : EDP Sciences est un éditeur scientifique dont les actionnaires sont des sociétés savantes. Centré sur la physique lors de sa création en 1920, EDP Sciences est aujourd’hui un éditeur international STM, puisqu’ayant élargi son catalogue également aux mathématiques, sciences de la vie et récemment, à la médecine. Aujourd’hui, EDP Sciences publie près de 55 revues académiques et une vingtaine de magazines professionnels. Parmi les revues académiques, on peut citer entre autres des journaux comme les séries des European Physical Journal (EPJ), Astronomy & Astrophyics (A&A), Europhysicis Letters (EPL) ou encore médecine/sciences.

EDP Sciences a développé de nombreux partenariats, aussi bien avec d’autres maisons d’édition (Cambrigde University Press, Springer ou IOPP) que des institutions. Par exemple, la série des EPJ (12 sections aujourd’hui) est coéditée avec la Società Italiana di Fisica (SIF) et Springer. La revue A&A est publiée pour le compte de l’European Southern Observatory (ESO). EPL est édité en partenariat avec la SIF, l’Institute of Physics (IOP), l’European Physical Society, etc. : ce sont près de 17 sociétés savantes de physique qui en sont propriétaires.

Question : Pour les revues que vous éditez, quelle est l’évolution support électronique/support papier ?

Agnès Henri : Nous avions notre premier site web dès 1995 et nous avons dès lors systématiquement proposé un abonnement électronique couplé à l’abonnement papier. Progressivement, l’abonnement « électronique seul » a pris de l’importance et ces dernières années, il a même pris le pas sur l’abonnement papier.

Question : Le libre accès est un mouvement qui se développe et de plus en plus d’éditeurs ont choisi d’opter pour ce modèle, que ce soit la voie verte   ou la voie dorée  . Quelle est la position d’EDP Sciences ? Quelle stratégie avez-vous décidée ?

Agnès Henri : EDP Sciences est à l’écoute des communautés scientifiques dont elle est le partenaire. La voie verte est une pratique native pour les physiciens et les astronomes. En effet, depuis longtemps ils utilisent arXiv pour déposer leurs articles et faire leur recherche d’informations. Nous souhaitons donc les soutenir dans cette voie, en permettant un dépôt dans les bases d’archives ouvertes et nous allons même aller plus loin en proposant de faire nous-mêmes les dépôts (nous sommes en discussion avec le CCSD par exemple pour un dépôt automatique dans HAL). En parallèle, nous élargissons notre catalogue avec des revues en Open Access Gold (OAG). Nous venons de lancer [1] une plateforme « EDP Open » sur laquelle se trouvent près de 70 000 articles en accès libres : soit issus de revues OAG, soit issus de revues sous abonnement, mais libres après une période d’embargo   (Open Access Green).

Question : Comme vous le signalez, les disciplines ont une approche différente vis-à-vis du libre accès. Pouvez-vous nous donner les réactions des communautés avec lesquelles vous êtes en contact ?

Agnès Henri : Les communautés ne réagissent pas toutes de la même façon en fonction des disciplines.
Parmi les 55 titres édités, certains sont la propriété d’EDP Sciences, d’autres sont édités pour le compte de sociétés savantes ou d’institutions. Le choix du modèle économique   ne peut se faire qu’après discussion et concertation avec les propriétaires des revues et les communautés concernées.

Basculer une revue d’un modèle sous abonnements vers un modèle Open Access Gold peut s’avérer problématique pour une revue et une fois la décision prise, il n’y a pas de retour en arrière possible. Pour une revue prestigieuse comme la revue Astronomy & Astrophysics par exemple, est-ce qu’un basculement vers un modèle auteur-payeur   n’est pas susceptible de lui faire perdre des auteurs au profit des revues concurrentes ? Si on imagine qu’au lieu de faire payer les auteurs, ce sont les pays qui soutiennent la revue aujourd’hui (via l’ESO) qui prennent le relai, est-il possible d’assurer une pérennité de financement dans une période de crise ? De plus, cette communauté, de sa longue pratique des archives ouvertes (arXiv), ressent moins le besoin de l’OAG.

Au contraire, dans la communauté des sciences de la vie où les archives ouvertes n’existent pas depuis aussi longtemps, le Gold est plus répandu et les auteurs paraissent plus enclins à payer pour publier : les plateformes de publications open access comme PLOS et BioMed Central en sont des exemples et on ne trouve pas vraiment leur équivalent en physique. En physique, un exemple de revue OAG (sans doute une des plus connues et installées puisque mise en place il y a déjà 10 ans) est le New Journal of Physics, avec un mélange de prise en charge des frais de publication   par les auteurs, mais également les sociétés savantes propriétaires (IOP et DPG), cependant en terme de taille et d’impact, on est loin de PLOS.

Les dernières prises de position en France semblent faire la part belle à la voie verte plutôt qu’à la voie dorée, contrairement à la position du Royaume-Uni. Nous devons donc accompagner nos chercheurs dans cette voie et trouver un moyen pour faciliter le dépôt dans des archives types HAL et arXiv. Mais nous devons également offrir du Gold à ceux qui le souhaitent.
Pour les revues Open Access Gold que nous publions, soit celles-ci sont entièrement financées par un tiers (une institution), soit le financement repose sur le modèle auteur-payeur. Nous proposons également, pour les revues sous abonnement, le modèle dit « hybride », où l’auteur peut payer pour avoir son article en accès libre immédiat dès publication.
Les frais de publication demandés varient d’une revue à l’autre, en fonction des services proposés, de la revue (une revue qui vient de se lancer ne peut pas espérer se financer par les APCs [2] les premières années), du modèle économique (tant que les abonnements subsistent, les APCs peuvent rester modestes), etc. Nos APCs varient donc de 400 (A&A) à 1 200 euros (EPL), des revues proposant un modèle hybride  .

Dans le futur, deux axes seront suivis selon nos partenaires, les communautés :

  • la voie verte pour les revues avec abonnement en proposant aux auteurs de déposer directement leurs articles dans leurs archives ouvertes (avec un embargo minimum),
  • la voie dorée pour les nouveaux titres avec également un reversement des articles dans les archives ouvertes (arXiv, HAL ou PubMed Central)

Question : Il est certain que l’enjeu pour un éditeur est de réussir à maintenir un équilibre économique. Pour ce faire, de nombreux éditeurs demandent une période d’embargo, plus ou moins longue, la seule manière pour eux de maintenir les abonnements. Quelle est votre opinion ?

Agnès Henri : La tendance est d’aller vers une durée d’embargo réduite à un an, voire 6 mois selon les recommandations de la communauté européenne. Il faut réussir à trouver le seuil « raisonnable ». Par exemple, un embargo d’un an n’a pas des implications identiques selon le nombre d’articles publiés annuellement. Si une revue publie plus de 2 000 articles par an comme A&A, on peut imaginer que cela ne va pas forcement nuire aux abonnements et donc à l’équilibre économique de la revue. En revanche, pour une revue publiant moins de 60 articles par an, comme certains de nos titres, est-ce que les bibliothèques continueront à payer un abonnement pour accéder à la revue et finalement, si peu d’articles ? Et aujourd’hui, ce sont les abonnements qui nous permettent de maintenir nos services : du personnel et des outils pour la gestion du peer-review et toutes les tâches attachées au métier d’éditeur. Celles-ci comprennent, outre la gestion des articles, les relations avec les auteurs, la collecte des manuscrits, la mise en page et le traitement des matériaux de l’article (image, texte, matériels en ligne...), le dépôt automatique dans certaines bases et l’indexation (Crossref, Web of Sciences, Scopus, etc.), la pérennisation du site et des données, le marketing pour valoriser les revues (présence dans les congrès, emailing, réseaux sociaux...), la plateforme de publication et les outils pour le lecteur (liens croisés des références bibliographique, flux RSS ou emails alerts, publication de différents formats du PDF à l’HTML, etc.)

La tendance générale est une ouverture sur le libre accès, mais la difficulté reste d’équilibrer le modèle économique tout en conservant les services et la qualité actuelle. La voie dorée est une piste probable et répond aux recommandations de la communauté européenne.

Question : Comment gérez-vous les droits d’auteurs ? Utilisez-vous des licences Creative Commons   ?

Agnès Henri : Pour les revues sous abonnement, les auteurs signent une cession de droits au profit soit d’EDP Sciences (quand nous sommes propriétaires du titre), soit du propriétaire de la revue (l’ESO pour A&A par exemple). Dans tous les cas, l’auteur a la possibilité de réutiliser son texte et de le déposer dans une archive ouverte   ou sur sa page personnelle.
Pour les revues « Open Access Gold » et celles qui suivent le modèle hybride, nous utilisons la licence CC-BY. La seule exception est la revue A&A : l’utilisation d’une licence CC-BY fait débat au sein de la revue car le fait que l’on puisse autoriser sans contrôle une réutilisation du contenu amène quelques craintes : si une partie d’un article de cosmologie était par exemple utilisée et sortie de son contexte par un auteur de textes quelque peu farfelus comme il peut parfois y avoir lors qu’on parle des lois de l’univers. Une licence CC-BY-ND pourrait être dans ce cas plus adaptée.

[1Communiqué de presse EDP Sciences du 4 avril 2013 : « L’éditeur scientifique EDP Sciences s’engage sur l’ « Open Access » »

[2Article Processing Charges