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Les grands éditeurs scientifiques développent rapidement leurs catalogues de revues en Gold « Open Access »

Publié le 19 décembre 2012, par Thérèse HAMEAU

Cette dépêche a été rédigée par Michel Vajou et publiée sur le réseau AMICO du GFII le 14 décembre 2012.

L’information : l’évolution sur 2012 des catalogues de revues des grands éditeurs scientifiques illustre une large conversion de ces éditeurs au Gold Open Acess, permettant de créer de nouvelles revues en accès gratuit, le modèle économique   reposant sur des droits de publication (Author Fees) facturés aux auteurs ou à leurs institutions de rattachement. 9 des 12 titres lancés par Elsevier depuis juin dernier le sont en Gold OA. 17 des 20 nouvelles revues publiées en 2012 par le groupe Springer (prenant en compte Springer stricto sensu et sa filiale BioMed Central) le sont en Gold OA. Chez Wiley-Blackwell la moitié des 16 titres lancés cette année le sont en suivant la « voie dorée   ». Cette conversion rapide des grands éditeurs au Gold OA s’explique par leur volonté de capter les importantes réserves de croissance du modèle économique « Author Pays » et d’absorber une masse d’articles scientifiques en forte progression au plan mondial. Ces créations de revues en libre accès   reflètent aussi de nouvelles stratégies compétitives entre ces grands éditeurs pour capter ces réserves de croissance. C’est de France qu’est venue la seule critique à cette généralisation du Gold OA. Dans une déclaration du 27 juillet dernier [1], trois sociétés savantes françaises de mathématiques (Société française de statistique / SFdS, Société de mathématiques appliquées et industrielles / SMAI, Société mathématique de France / SMF) mettaient en garde les pouvoirs publics et la communauté scientifique française sur les effets pervers que pourrait engendrer l’adoption du modèle de la voie dorée comme solution pour le libre accès aux résultats scientifiques. Elles demandaient aux pouvoirs publics d’engager une réflexion sur les nouveaux modes de diffusion de la science et d’y associer les chercheurs.

L’analyse de la Dépêche : Elsevier, N°1 mondial de l’édition scientifique a sur les 11 premiers mois de 2012 créé 30 nouvelles revues, dont 10 en Gold Open Access. Mais l’évolution vers la création de revues suivant le modèle économique de la « voie dorée » s’est accélérée dans les derniers mois. Si l’on s’intéresse au nombre de revues créées depuis juin (soit 12 revues) 9 sont des titres « Open Access ». L’évolution d’Elsevier vers le Gold Open Access est donc très nette. Cette évolution est cohérente avec la prise de position collective publiée par le 8 mars dernier par l’association STM (International Association of Scientific, Technical & Medical Publishers, http://www.stm-assoc.org/), souscrite par tous les grands éditeurs (dont Elsevier) et soutenant la voie dorée. Avec ces 30 nouveautés, 2012 apparaît comme une année très dynamique pour l’évolution du catalogue Elsevier. En 2011 Elsevier avait lancé seulement 8 revues nouvelles, dont deux en Open Access. Si Elsevier compte de nombreuses revues publiées en association avec des sociétés savantes (383 exactement), les créations de titres en 2012 s’appuient peu sur ce levier. De plus, l’élargissement du catalogue de revues Elsevier s’appuie très marginalement sur la captation de revues jusqu’ici publiées par d’autres éditeurs : trois accords de transfert seulement ont été annoncés en 2012. Le site www.elsevier.com donne le chiffre de 2000 revues (ordre de grandeur) inscrites au catalogue d’Elsevier Science & Technology. Si l’on s’intéresse aux revues indexées par Thomson Reuters Scientific dans le Journal Citation   Index (JCI) pour en mesurer le facteur d’impact   (un indicateur auquel les éditeurs sont très attachés) Elsevier avec 1600 revues indexées est bien le plus important éditeur de revues scientifiques au plan mondial. Rappelons que Elsevier Science & Technology, la division à laquelle est rattachée l’édition de revues scientifiques a réalisé en 2011 un chiffre d’affaires de 1238 M€.

Springer, division « édition scientifique » du groupe allemand Springer Science + Business Media indique aussi sur son site (www.springer.com) publier environ 2000 revues. Si l’on s’en tient aux seules revues indexées par Thomson pour en mesurer le facteur d’impact, le groupe Springer (incluant BioMed Central, la filiale qui ne publie que des revues Open Access) affiche 1469 revues prises en compte par le JCI, dont 137 sont des revues en Open Access Gold. Un communiqué de presse Springer indique que ces 1469 revues prises en compte dans le JCI représentent les deux tiers de son catalogue. Springer a en 2012 lancé 8 nouvelles revues sous sa propre marque , dont 5 en Gold Open Access. L’éditeur de Heidelberg a passé en octobre dernier le cap des 100 revues purement « Gold » (sans compter celles de BioMed Central). De son côté, la filiale BioMed Central a lancé en 2012 12 nouvelles revues, par définition toutes en libre accès. Les identités de Springer et de BioMed Central restent d’ailleurs dans la communication du groupe bien distinctes : s’agissant du développement de son catalogue de revues « Gold » le groupe Springer a clairement deux fers au feu. Le nombre de nouvelles revues créées ne mesure que partiellement le dynamisme du groupe Springer. En 2012, l’éditeur allemand s’est distingué par le lancement de pas moins de 12 nouvelles séries de e-books, dont une propose des e-books en libre accès.
Les accords avec des sociétés savantes ou des institutions académiques sont nombreux pour Springer, mais seulement deux titres de revues sont un transfert de titres antérieurement édités par d’autres éditeurs. Pour BioMed Central l’évolution du catalogue passe par la création de « séries thématiques » liées à une revue déjà existante qui sert de « marque ombrelle ». L’objectif est bien sûr de pouvoir absorber un plus grand nombre d’articles scientifiques tout en maintenant une cohérence thématique. Rappelons que selon les chiffres publiés sur le site Springer le chiffre d’affaires2011 de l’édition scientifique a représenté 68,5 % des revenus consolidés du groupe (875,1 M€) soit 600 M€.

Le groupe américain coté John Wiley & Sons a réalisé en 2011 1052 M$ (804,7 M€) de chiffre d’affaires dans l’édition « académique », soit 59 % des revenus du groupe. Wiley dispute donc sérieusement à Springer le titre de N°2 mondial de l’édition scientifique sur le critère du chiffre d’affaires. Toutefois en nombre de revues publiées, Wiley-Blackwell (marque sous laquelle est développée l’activité d’édition primaire) avec 1520 revues à son catalogue (dont 1156 indexées dans le Journal Citation Index) se classe bien au troisième rang mondial. En 2012, Wiley-Blackwell a ajouté 44 nouveaux titres de revues à son catalogue. 16 correspondent au lancement de titres n’existant pas antérieurement, dont la moitié – huit titres – sont des revues en Gold Open Access. Wiley-Blackwell fait de l’alliance avec des sociétés savantes un point fort de sa stratégie : sur les 44 nouveaux titres inscrits en 2012 au catalogue, 40 sont publiés en partenariat avec des sociétés savantes. Wiley-Blackwell est à l’instar de Sage (lire ci-dessous) un champion du « Mercato » et des transferts de revues : 28 des 44 nouveaux titres étaient antérieurement publiés par d’autres éditeurs. Wiley a dans la période récente multiplié les signaux d’adhésion au Gold OA, rejoignant (comme Springer, EDP Science ou Oxford University Press) la Open Access Scholarly Publishing Association ( http://oaspa.org). Il autorise depuis la mi 2012 la réutilisation des articles OA dans le cadre d’une licence Creative Commons   BY : (permettant une reprise de ces contenus, y compris à des fins commerciales). Dans la présentation de ses résultats financiers semestriels il y a dix jours, Wiley indique que ses revenus tirés des « Author fees » pour ses revues OA ont doublé sur les 6 derniers mois.

Le groupe coté britannique Informa, qui intervient dans l’édition scientifique au travers de ses deux filiales, Taylor & Francis et Routledge, y réalise (donnée 2011) 398,7 M€ de revenus. Le groupe publie 20 titres en Open Access, a adhéré à l’OASPA et a adopté lui aussi les Creative Commons BY pour tous ses matériaux publiés en Gold OA. Si l’on s’en tient à l’analyse des communiqués de presse, le groupe n’aurait pas créé de nouveaux titres en 2012, mais aurait toutefois inscrit par transferts une dizaine de nouveaux titres à son catalogue (dont Acta Botanica Gallica la revue de la Société botanique de France et 7 titres jusque-là publiés par Brill Academic Publishers). La grande affaire de 2012 aura été le transfert à Taylor & Francis de l’ensemble des revues scientifiques de Routledge, ce qui fait plus que doubler le portefeuille de Taylor & Francis qui compte désormais1600 revues à son catalogue. 748 de ces titres sont indexés par le JCI . 421 titres Taylor & Francis sont référencés dans le Social Science Journal Citation Index, et la filiale d’Informa revendique la place de N°1 de l’édition scientifique internationale en SHS.

L’éditeur Sage, fondé en 1966 et ayant son siège social en Californie, indique sur son site Web être le seul éditeur indépendant à ne pas être détenu par des actionnaires financiers. Une pierre jetée dans le jardin de ses homologues cotés en bourse qui affichent des taux de marge opérationnelle supérieurs à 35 % sur CA. Mais Sage se garde bien de publier ses propres résultats financiers. Sage revendique la place de N°5 mondial de l’édition scientifique et compte environ 700 revues à son catalogue dont 451 sont indexées dans le Journal Citation Index. Sage vient de conclure une opération majeure en rachetant purement et simplement à la prestigieuse Royal Society of Medecine britannique 28 titres de revues dans le domaine de la recherche biomédicale. Au-delà de ce rachat, Sage apparaît lui aussi comme un spécialiste du « Mercato » des revues scientifiques en inscrivant cette année à son catalogue 16 revues antérieurement publiées par d’autres éditeurs. Parmi celles-ci figure la revue Recherche et Applications en Marketing publiée par l’Association Française du marketing, dont Sage reprendra la publication en 2013. Ce qui démontre que l’éditeur californien ne s’interdit pas de chasser dans le champ de l’édition scientifique francophone. Sage est l’un des membres fondateurs de l’OASPA et l’éditeur offre une option OA pour toutes ses revues répondant à un modèle hybride  . Mais à la différence de Wiley et Taylor & Francis, Sage ne publie pas ses matériaux en libre accès sous licence Creative Commons BY. D’une collaboration antérieure (qui a cessé en 2011) avec l’éditeur « Pure Open Access » Hindawi, Sage gardait en 2011 à son catalogue 3 revues en Open Acess Gold. En 2011, Sage a lancé la revue multidisciplinaire Sage Open. Le succès étant au rendez-vous (1000 articles publiés l’an dernier dans Sage Open), Sage a lancé en octobre trois nouveaux titres en OA Gold : SAGE Open Medical Case Reports, SAGE Open Medicine et SAGE Open Engineering.
Last but not least, le groupe Nature qui au-delà de la prestigieuse revue éponyme publie une soixantaine de revues à « maillage large » aura en 2012 lancé 16 nouveaux titres dont 9 créations en OA en Gold Open Access.

Cette croissance du nombre de revues en libre accès par les grands éditeurs apparaît en léger différé par rapport à l’évolution du nombre total de revues en libre accès recensées par le Directory of Open Access Journal (www.doaj.org). Depuis le début des années 2000, le DOAJ a enregistré 8481 revues, mais semble avoir atteint un pic en 2011 : les nouveaux titres recensés n’ont été que de 1214 unités à ce jour en 2012 contre 1535 en 2011 et 1457 en 2010.

Quels sont les facteurs qui expliquent cette créativité récente de revues en Gold OA par les grands éditeurs ? La première motivation est celle de participer à une publication scientifique sans cesse en expansion. Entre 1996 et 2012, le nombre d’articles scientifiques publiés annuellement est, selon les chiffres publiés par Scimago (www.scimagojr.com) passé de 1 134 000 à 2 250 000 , avec une nette accélération depuis 2004, en phase avec la percée des pays émergents (et tout particulièrement la Chine) dans le concert de la publication scientifique. Les éditeurs, pour préserver leur rôle de « médiateur » de la communication scientifique, doivent être capables d’intégrer ce flux croissant. De plus, il est (relativement) plus facile de créer une revue en Gold OA qu’une revue sur abonnement (à partir du moment où est clairement identifiée une communauté scientifique constituant une réserve de contributeurs potentiels et une audience suffisamment large). Dans le modèle économique de la revue sur abonnement, l’acquisition d’un socle d’abonnés suffisant pour atteindre le seuil de rentabilité est un processus long.

Il est cependant remarquable que, à l’exception de deux revues en physique des hautes énergies chez Springer, converties dans le cadre du projet SCOAP3 (www.scope3.org), les revues en Gold OA ne sont pas issues de revues sur abonnement converties à un nouveau modèle économique, mais sont vraiment des créations de titres. Dans une période de transition des modèles économiques, les revues sur abonnement suffisamment affirmées pour générer un chiffre d’affaires et une marge solide n’ont aucune raison de basculer dans le domaine du libre accès. Si la notoriété d’une revue affirmée est suffisante, le taux de désabonnement d’une année sur l’autre est en général faible. En réservant le Gold OA aux créations de revues visant à capter sans délai les importantes réserves de croissance du modèle « Author Pays », les grands éditeurs tirent profit du meilleur des deux mondes.
On remarquera de plus que le lancement de nouvelles revues en libre accès ne reflète pas un morcellement du champ de la connaissance : même si elles épousent le contour de sous-disciplines, le maillage thématique des nouvelles revues thématiques en Gold OA est assez large. Les trois titres lancés récemment par Sage sont très représentatifs de cette volonté de « ratisser large », de façon cohérente avec l’impératif de drainer une large part d’une publication scientifique en expansion. S’il est difficile de pousser l’analyse plus loin, il semble évident que la création de revues en Gold OA est en passe de devenir l’un des axes essentiels de la compétition entre éditeurs.